dimanche 23 décembre 2007

L’éducation du citoyen participatif à Athènes

      L’ouverture de la prise de décision dans la cité à tous les citoyens dès 508 av. J.-C. à Athènes a-t-elle impliqué une ouverture de l’éducation à l’ensemble des citoyens ?

      La notion d’éducation doit être précisée. D’abord réservée aux aristocrates, elle ne se limitait pas à l’acquisition de savoirs ou de compétences intellectuelles. Jusqu’au milieu du VIème siècle av. J.-C., elle était avant tout militaire. Puis l’éducation athénienne se diversifia, tout en s’adressant néanmoins de façon privilégiée aux plus riches, comme le souligne Platon. La pratique de l’athlétisme permit de faire passer de l’aristocratie au dèmos l’idéal agonistique de compétition, qui trouvait son affirmation lors des jeux panhelléniques (comme les jeux olympiques) : les victoires des compétiteurs faisaient retentir avec gloire le nom de leur cité d’origine.
      Les écoles apparaissent durant le Vème siècle, mais ne font pas disparaître les préjugés des classes les plus riches face aux « parvenus de la culture », comme les désigne Pindare. Outre les exercices physiques, les enfants apprennent la musique et la poésie. Loin d’être considérées comme de simples ornements, ces disciplines avaient pour but d’apprendre la maîtrise de soi et la morale. Les enfants apprennent également à lire, écrire et compter. La réussite (et la nécessité) de cette éducation apparaît lors des votes d’ostracisme instaurés par Clisthène ou peu après lui : lorsqu’un homme politique prenait trop d’influence dans la cité, on réunissait l’ecclesia (un quorum de 6 000 votants était requis) et chacun écrivait sur un tesson le nom de celui qu’il désirait exiler de la cité. Cet usage impliquait la maîtrise de l’écriture par tous les citoyens, et les tessons retrouvés à Athènes témoignent de la réussite de cette éducation primaire.
      Dans la deuxième moitié du Vème siècle apparurent de nouveaux maîtres, appelés les sophistes. Ils avaient pour but non d’éduquer les hommes de la cité, mais d’éduquer les hommes politiques. Ils ne s’adressaient pas à l’ensemble des citoyens : outre le fait que les charges administratives étaient restées aux mains des plus riches, l’enseignement délivré par les sophistes était un enseignement particulier et non collectif, coûteux qui plus est. Leur formation s’adressait à de petits groupes et durait trois ou quatre ans. Les sophistes passaient de cité en cité en prononçant des conférences pour montrer leurs compétences et se faire embaucher au meilleur prix. Un des sophistes les plus connus est Protagoras, qui apparaît chez Platon dans le dialogue du même nom. Protagoras désirait enseigner à ses élèves « l’art de la politique », c’est-à-dire non celui de posséder la Vérité, mais celui d’avoir toujours raison. Les sophistes enseignaient donc l’art du discours, la rhétorique, pour que les jeunes gens qu’ils formaient pussent toujours battre leurs adversaires lors des joutes oratoires à l’assemblée et persuader les votants. Ces compétences nécessitaient une solide culture générale, un apprentissage des sciences et une érudition littéraire.
      Sans développer davantage sur le sujet, on retiendra surtout que le discours politique fut alors confisqué par des spécialistes (des hommes issus de familles ayant de gros moyens financiers, nécessaires à une éducation poussée des enfants) qui s’imposaient lors des assemblées en tant que leaders politiques. La parole dans l’ecclesia n’était plus vraiment celle du dèmos ; celui-ci ne pouvait plus participer que par le vote, et non par le débat.
Une telle évolution ouvrait la voie à de possibles réductions du corps civique : les citoyens ayant moins de prise sur les décisions collectives, était-il encore nécessaire qu’ils fussent nombreux, et ne pouvait-on revenir à un système oligarchique où seuls les meilleurs (les plus riches, les plus instruits) possèderaient la citoyenneté ? De fait, à la fin du Vème siècle, Athènes connut deux expériences oligarchiques.

Bibliographie : H.-I. Marrou, Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, I, Le monde grec (Points Histoire, Seuil).

mercredi 12 décembre 2007

Comment faire venir les citoyens aux débats politiques ?

     Au cours du Vème siècle, le nombre d'assemblées du peuple tenues chaque année s'accroît, passant de dix à quarante. L'année politique étant divisée en dix périodes, chaque période voit se tenir une assemblée principale où l'on confirme les magistrats (= les responsables de la cité), on délibère sur l'approvisionnement de la cité et sa défense, sur les accusations de haute trahison, et trois assemblées secondaires (traitant des affaires sacrées, des ambassades, des suppliques…). Chaque assemblée se tient un nombre de jours suffisant pour aboutir à un résultat concernant les affaires traitées ; il faut le temps d'informer les citoyens et de conduire les débats.
     Outre les assemblées du peuple, les citoyens sont également sollicités pour siéger au Conseil et dans les tribunaux de la cité. Devant la multiplication de ces sollicitations politiques, certains citoyens rechignent : pour ceux qui habitent à l'autre bout de l'Attique, venir à la ville pour participer aux réunions leur fait perdre une voire plusieurs journées de travail. La cité court donc le risque de voir le débat politique confiné aux urbains, les ruraux et les pêcheurs refusant de venir siéger à l'assemblée ou ne se portant pas volontaires pour le tirage au sort du Conseil. Pour pallier une désaffection face à la vie politique, Périclès décide de créer vers 450 av. J.-C. une indemnité, le misthos, destinée à compenser la perte d'une journée de travail. Cette indemnité est d'abord versée à ceux qui viennent siéger dans les tribunaux d'Athènes (6 000 citoyens tirés au sort parmi des volontaires), puis aux bouleutes (membres du Conseil). À la fin du Vème siècle, tous les citoyens participant à l'ecclesia reçoivent également le misthos.
     Cette mesure constitue une véritable révolution dans l'exercice de la vie politique. Elle est souvent présentée dans le cadre de l'opposition entre deux dirigeants politiques, Cimon, considéré comme favorable aux propriétaires fonciers qui, de fait, obtiennent les plus hautes charges dans la cité, et Périclès, plutôt favorable au peuple. Cimon prônait un don aux plus pauvres participant à la vie politique, don émanant des plus riches (donc les oligarques). Périclès décide au contraire de payer le misthos grâce au Trésor de la cité. Il s'agit alors de poursuivre l'oeuvre de Clisthène en donnant un nouveau coup d'arrêt à la domination des plus riches sur la cité : le système de Cimon induit en effet un lien de dépendance entre le donateur et ceux qui reçoivent leur indemnité, tandis que Périclès casse les liens de clientèle politique en instaurant la cité comme seul garant du bon exercice de la vie civique. Tous peuvent aller débattre, sans condition de fortune.
     Le débat politique se démocratise, dans le sens où le dèmos (peuple) tout entier peut y participer sans pression de la part des plus riches. Mais cette vision idyllique tient peu compte du réel pouvoir qui s'affirme lors des débats : celui de la parole, donc de la connaissance.

vendredi 7 décembre 2007

À propos de… "La cité tyrannique"

     Petit retour en arrière sur la tyrannie, à propos de la thèse de Claudia de Oliveira Gomes, récemment parue, et brillantissime : La cité tyrannique, Histoire politique de la Grèce archaïque, Rennes (Presses Universitaires), 2007.

     Cet ouvrage s'intéresse à la période archaïque, et surtout celle à laquelle se multiplient les régimes tyranniques, pour expliquer comment se crée la cité "démocratique" grecque. Cette réflexion permet, entre autres, de comprendre comment on en arrive au vote. Le vote, qui implique que l'opinion de la majorité l'emporte sur la minorité, nous paraît chose logique.
     Reposons le problème, ou plutôt lisons Cl. de Oliveira sur ce point :
"Les sociétés dépourvues de moyens de coercition, comme les communautés homériques, ne prennent de décisions valides qu'à l'unanimité de leurs membres - et si un différend persiste après palabres, la scission s'offre comme recours aux insatisfaits. Dans la procédure du vote, qu'une majorité puisse l'emporter signifie qu'elle dispose de moyens et d'une légitimité politiques qui permettent et valident la contrainte. Le vote sous-entend, fondamentalement, que la majorité dispose d'une capacité répressive, légale et légitime, pour s'imposer à la minorité".

     Autre idée qui mérite une longue citation :
"Un autre trait majeur du vote est l'abstraction qu'il confère au processus de décision. Dans les sociétés où ce système est ignoré, la proposition d'y recourir fait naître l'objection qu'il est absurde de conférer à chacun le même poids dans la décision - il existe des gens d'expérience et des blancs-becs, des intelligents et des imbéciles, des hommes d'influence et des solitaires. Le choix doit tenir compte des autorités respectives acquises par la sagesse, le poids des ans, le prestige, comme des qualités spécifiques de chacun. Aussi, non seulement le vote suppose que la majorité dispose de moyens pour imposer sa décision, mais, en faisant de chacun l'égal de l'autre, il abolit toutes les compétences et les incompétences. Le vote proclame l'universelle égalité des votants, contre la constante inégalité des qualités individuelles. L'électeur est un être fondamentalement abstrait et le mode de fonctionnement du vote redouble ce premier aspect."

     Il faut ajouter à cela que le vote présuppose une discussion. Dans la cité homérique, ceux qui ont la parole définitive, ceux qui imposent cette parole aux autres sont les aristocrates, détenteurs de la force militaire donc de la coercition. Le débat dans la cité archaïque non tyrannique souligne les inégalités hiérarchiques. Dans la cité isonomique, le débat est ouvert à tous, chacun a le même poids. Mais cela sous-entend également qu'il n'y a pas de citoyen plus compétent qu'un autre ; ou, pour utiliser une expression à la mode, il n'y a pas besoin d'expertise pour être citoyen. De même que le vote "proclame l'universelle égalité des votants", le débat où chaque voix (au sens propre) a le même poids implique une égalité des orateurs.
     Et c'est là que survient un problème important : si le vote, parce qu'en tant qu'action immédiate il ne suppose qu'une main levée, s'affiche pour tous de la même façon, la prise de parole signale instantanément les différences entre les hommes. Il y a les hommes instruits et les autres, ceux qui peuvent fabriquer un discours et ceux qui n'en sont pas capables, ceux qui connaissent par coeur les lois existantes ou savent les lire dans les archives et les autres. À la différence du vote, le débat réactive et souligne les hiérarchies au sein de la communauté ; il ne peut être égalitaire que si tous sont formés de la même façon. Si le vote sous-entend une violence étatique, pouvoir de coercition de la majorité sur la minorité, le débat nécessite une éducation à l'échelle de la cité pour pouvoir être réellement égalitaire.

La participation au débat dans l’Athènes du Vème siècle

     Concrètement, Clisthène a élargi à 500 membres le conseil ou boulè. Ces 500 membres sont tirés au sort sur les listes de citoyens volontaires de plus de trente ans, à raison de 50 citoyens par tribu. Personne ne pouvait être membre de la boulè plus de deux fois dans sa vie. Ce conseil a pour objectif d’élaborer les projets de loi qui seront proposés à l’assemblée, de surveiller l’application des lois et d’administrer la cité (approvisionnement, voirie, constructions publiques). Les 500 membres ne siègent jamais ensemble, mais par groupes de 50 citoyens appartenant à une même tribu ; chaque tribu siège donc à la boulè durant un dixième de l’année ; les débats sont dirigés par un président de séance désigné par tirage au sort chaque jour, rôle qu’on ne pouvait tenir qu’une seule fois dans sa vie. Durant les discussions aboutissant aux textes de loi ou aux décisions administrative, les échanges se font entre artisans, marins, aristocrates venant de plusieurs coins de l’Attique. La boulè fixe également l’ordre du jour de l’ecclesia, l’assemblée des citoyens.

     L’ecclesia est ouverte à tous les citoyens (hommes uniquement, à partir de 18 ans). Au total elle devrait donc regrouper jusqu’à 30 000 citoyens. Ce chiffre ne fut sans doute jamais atteint ; mais pour les décisions graves, on exigeait un quorum de 6 000 citoyens. Durant les séances, qui se tiennent du lever au coucher du soleil, les citoyens sont assis par terre sur les pentes d’une colline proche de la place publique (agora), la Pnyx. Seuls sont bâtis la tribune pour les orateurs et l’autel destiné aux sacrifices indispensables à chaque début de séance. Au Vème siècle, l’ecclesia se réunit dix fois par an. Elle est convoquée par un signal dressé au-dessus d’un temple de l’agora, et présidée par le président de la boulè élu pour ce jour.
     L’ecclesia élit les commandants militaires, sert de cour de justice pour les crimes graves et adopte les décrets administratifs. L’ordre du jour est fixé par la boulè, mais les citoyens peuvent proposer des points supplémentaires, le tout étant d’afficher cet ordre du jour. Les textes préparés par la boulè sont présentés aux citoyens, mais n’importe quel citoyen peut en outre proposer un texte de décret ou une motion. Néanmoins, si cette motion est contraire aux lois préexistantes, ce citoyen peut être poursuivi en justice. Les textes présentés font l’objet de débats, l’orateur se présentant à la tribune pour exposer sa motion. Les votes se font à main levée.

     Ainsi, tous les citoyens pouvaient participer à la prise de décision dans la cité : au niveau local, dans les assemblées de dèmes ; au niveau de la cité, dans la boulè (deux fois dans une vie) et à l’ecclesia (dix fois par an au Vème siècle, quarante fois par an au IVème siècle). Néanmoins, ce système idéal connut dès la fin du Vème siècle des dérives démagogiques.

mardi 4 décembre 2007

La réforme de Clisthène ou l’influence du découpage territorial dans le débat participatif

   Aux VIIème-VIème siècles, en Grèce, la figure du pouvoir la plus répandue est celle du tyran ; la cité d’Athènes ne fait pas exception à cette règle. En 561, Pisistrate y prend le pouvoir ; il est présenté par les sources comme étant soutenu par les paysans pauvres et les artisans, contre l’oppression oligarchique. Une politique de grands travaux lui permet de donner du travail aux habitants de la ville. Pisistrate organise également plusieurs cultes qui ont pour vocation de souder la communauté civique (culte d’Athéna, de Dionysos, de Déméter). Après la mort de Pisistrate, ses deux fils, Hipparque et Hippias, lui succèdent ; Hipparque est assassiné en 514, Hippias doit quitter la cité en 510. Les oligarques se partagent alors à nouveau le pouvoir.
     En 508, le chef d’une des grandes familles aristocratiques décide de s’appuyer sur le peuple pour lutter contre ses rivaux. Il s’appelle Clisthène. Afin de réduire le pouvoir des oligarques, il procède à un découpage juridique nouveau de l’Attique, le territoire d’Athènes.

   Ce territoire comportait une série de petites unités sociales, villages dans la campagne, quartiers dans la ville, que l’on nommait « dèmes ». Ils formaient des unités juridictionnelles au temps des tyrans. Les dèmes vont constituer l’unité de base du système mis en place par Clisthène ; chaque dème possède sa propre assemblée, à l’intérieur de laquelle tous les citoyens délibèrent sur les décisions administratives concernant le village ou le quartier. À plus petite échelle, le territoire de l’Attique était découpé en trois vastes régions : l’intérieur (Mésogée), la côte (Paralie), la ville (Asty). 
   Le but de Clisthène est de réduire l’influence politique des oligarques. Or les grandes familles ont une assise territoriale : elles sont solidement implantées localement (ça aussi, ça devrait vous rappeler des choses), sur plusieurs dèmes. Afin de casser les réseaux politiques des grandes familles, Clisthène va rompre les liens entre les dèmes proches géographiquement. Pour ce faire, il crée deux autres niveaux de circonscription, les trittyes et les tribus. Les trittyes sont constituées d’un ensemble de dèmes proches les uns des autres ; jusque-là, rien qui puisse bouleverser l’ordre oligarchique. C’est donc au niveau des tribus que Clisthène va jouer : il crée 10 tribus (il en existait 4 auparavant), chacune rassemblant 3 trittyes (pour ceux qui suivent, il y a donc… 30 trittyes, parfait) : une trittye de l’intérieur, une trittye du bord de mer, une trittye de la ville. Dans les tribus, l’influence des oligarques est donc éclatée : alors qu’auparavant les tribus s’organisaient autour de quelques grandes familles aux implantations géographiques proches, elles regroupent moins d’habitants qu’avant (puisqu’il y a 10 tribus au lieu de 4), et ces habitants sont disséminés sur le territoire ; lors des débats dans la tribu, aucune famille aristocratique ne peut plus imposer son avis.
   Quelles sont les conséquences de la réforme de Clisthène sur le débat participatif ? Si l’on reprend les épisodes précédents, on avait : au VIIIème siècle, un débat qui incluait l’ensemble de la population masculine, mais dans lequel seule la parole des aristocrates avait un poids réel, les décisions étant toujours, au final, prises par eux ; aux VII-VIèmes siècles, un pouvoir confisqué par les tyrans, donc, pas de débat (une délégation de la puissance politique aux tyrans par les plus pauvres, s’il faut en croire la tradition historiographique grecque).
   La réforme de Clisthène met en place l’isonomie, c’est-à-dire l’égalité de tous par rapport à la loi (nomos, ce qui régit) : tous ceux qui participent à la vie politique le font à titre d’égaux, à la différence de la tyrannie ou de l’oligarchie. Il ne s’agit pourtant pas encore d’une démocratie, dans le sens où toutes les charges ne sont pas ouvertes à tous, selon des conditions censitaires. En revanche, tous ont droit à une parole de poids égal. À condition, évidemment, de se rendre dans les assemblées où cette parole doit être prononcée.