jeudi 9 septembre 2010

Coût de l'énergie photovoltaïque et choix gouvernementaux

Le gouvernement a décidé de diminuer de moitié le crédit d’impôt accordé sur les installations photovoltaïques des particuliers. Ce dernier avait néanmoins permis un accroissement des investissements dans le photovoltaïque.

A l’origine de cette décision, un rapport récent de l’Inspection Générale des Finances, selon lequel le photovoltaïque représente un « risque financier majeur » :

  • coût élevé de la production (200 euros par MWh, contre 70 pour l’éolien terrestre et 60 pour l’hydroélectricité
  • niches fiscales
    • crédit d’impôt développement durable : 350 Meuros en 2009
    • défiscalisation de 75% de l’impôt sur la fortune en cas d’investissement dans les PME dont l’activité porte sur des produits liés à un mécanisme d’obligation d’achat
  • développement insuffisant de la filière en France pour la production d’équipement, qui conduit à aggraver le déficit de la balance commerciale de 800 millions d’euros en 2009 (soit 2% du déficit commercial)
  • coût du rachat par EDF payé par le consommateur, par le biais de la Contribution au service public de l’électricité.

Le rapport propose plusieurs pistes pour diminuer ces coûts

  • positionner les entreprises françaises sur le secteur, au vu de son potentiel en France et dans le monde, notamment en aidant à la mise en réseau des PME du secteur
  • prévoir un plan d’action global, avec des outils de régulation et une stratégie industrielle, en même temps qu’une baisse des tarifs
  • supprimer le bénéfice du crédit d’impôt et sortir la filière photovoltaïque du dispositif ISF-PME, en tenant compte des projets mise en place depuis 2009 pour pouvoir ajuster la baisse des tarifs
  • revoir les objectifs quantitatifs en fonction des objectifs globaux en matière d’énergies renouvelables à l’horizon 2020, en tenant compte des progrès techniques de ces prochaines années qui diminueront le coût de production
  • privilégier les appels d’offre pour la construction des centrales au sol, afin d’aboutir à une programmation pluriannuelle, adaptée aux besoins
  • promouvoir le secteur R&D dans le secteur photovoltaïque pour les filières de 2ème et 3ème générations.

Ces propositions ne posent pas la question centrale (et première) sur l’insertion de la production photovoltaïque dans le réseau énergétique national : s’agit-il d’une production à visée locale ou nationale ? le particulier qui produit de l’électricité doit-il produire pour lui et vendre son surplus, ou pour constituer un maillon de production de la chaîne énergétique de façon à réduire la centralisation de cette production ?


Elles constituent néanmoins une réponse globale aux problèmes de coûts posés par le photovoltaïque, en intégrant les aspects sociaux (coût élevé de cette énergie pour le consommateur à travers la CSPE) et économiques (absence de filière française, ce qui a également des conséquences en terme d’emplois).

On ne peut donc que déplorer le choix fait par le gouvernement à la réception de ce rapport : au lieux d’annoncer une stratégie globale sur le photovoltaïque permettant à moyen terme un redressement de la balance commerciale dans le secteur, une augmentation des crédits recherches ou même une orientation d’OSEO vers une mise en réseau des PME du secteur (ce qui ne coûterait pas bien cher), la seule proposition retenue a été la baisse des tarifs et la remise en cause du crédit d’impôt développement durable.

Du point de vue budgétaire, le rapport de l’IGF avançait pourtant deux pistes conjointes : l’annulation du crédit d’impôt ET la fin du dispositif ISF-PME pour la filière.

Or le gouvernement a choisi de ne pas remettre en cause ce dispositif. Il est vrai que le rapport ne donne pas de chiffre sur le coût de ce dispositif. Mais celui qui est donné pour le crédit d’impôt implique une baisse des dépenses de l’Etat de… 175 millions d’euros. C’est déjà ça de gagné, mais ce n’est franchement pas grand-chose. Le dispositif ISF-PME, lui, permet un retour sur investissement de 35%. Mais, évidemment, le remettre en cause risquerait de froisser l’électorat potentiel de M. Sarkozy.

Tandis qu’afficher clairement la fin du crédit d’impôt développement durable, c’est tellement dans l’air du temps gouvernemental…

Desertec déserté

Le projet Desertec vient de prendre son premier plomb dans l'aile : la défection de l'Algérie.

Desertec est un projet à première vue louable de production photovoltaïque à grande échelle dans des pays où l'énergie solaire est particulièrement abondante : les pays sud de la Méditerranée.
Néanmoins, il ne fait que reproduire le schéma ancien de dissociation entre production et consommation, puisque, dirigé par des firmes européennes, il vise à produire de l'énergie au sud pour fournir le nord, à savoir les pays de l'Union européenne. Rien n'a été précisé jusqu'à présent sur les transferts de technologie aux pays d'accueil, sur leur droit à consommer l'énergie solaire produite sur leur sol etc. Se conjugue avec ce projet une inégalité dans l'attribution des ressources produites et un risque géopolitique semblable à ceux que crée la production pétrolière.

Aujourd'hui, on apprend que l'Algérie aurait décidé de renoncer à participer au projet. "La décision de l'Algérie a été un coup dur pour le reste des pays partenaires qui ont perçu cette décision comme une mauvaise nouvelle» précise le quotidien émirati The National.
Ils étaient pourtant prévenus : en 2010, le ministre de l'Energie et des Mines algérien, Youcef Yousfi, avait déclaré que l'Algérie comptait donner naissance à un projet plus important que Desertec, dont la nature n'a pas encore été précisée.

Avec de la chance (et de la jugeote), l'Algérie aura décidé d'utiliser ses ressources solaires d'abord pour elle, en anticipant le peak oil qui lui sera forcément préjudiciable, mais aussi en palliant les défauts de sa production d'hydrocarbures. En effet, l'Algérie produit l'un des pétroles les plus chers au monde ; avec une production de 1,7 millions de barils par jour, la durée de vie des réserves est estimée à trente ans. L'Algérie a fait le choix de ne pas intensifier sa production, afin de bénéficier de ce délai ; elle revend principalement son pétrole aux Etats-Unis, mais aussi aux pays asiatiques dont la demande augmente.
Une stratégie de production solaire pour les besoins locaux (et régionaux) et de production pétrolière à l'échelle mondiale lui permettrait par conséquent de tirer un plein profit de toutes ses ressources, à moyen terme. Pour savoir si tel a été le choix du pays, il convient néanmoins d'attendre les détails du nouveau projet algérien.

samedi 20 juin 2009

Twitter, nouvelle agora ?

Twitter par ci, twitter par là… J'ai décidé d'y aller il y a quelques semaines. Difficile au départ de trouver des tweets intéressants. Heureusement il y a la recherche par mots-clés ; les renvois à d'autres twitters ; les institutions qui twittent.
Et puis il y eu les événements de Téhéran, les journaux qui titrent sur twitter comme nouveau moyen d'information. Donc, cet après-midi, j'ai cherché des tweets sur la manifestation. ça pleuvait comme à Gravelotte. J'avais à peine fini d'en lire trois que le site m'annonçait qu'une dizaine était arrivée. Souvent répétitifs (puisqu'on cite les autres…). Puis informatifs.
Le problème du tweet, c'est qu'on ne sait pas qui l'envoie. Les bons, les méchants. Qu'est-ce qui tient de l'info, qu'est-ce qui tient de l'intox. Par exemple, l'acide répandu sur la foule ; j'ai lu ça vers 17h00, puis à 22h ça réapparaît comme étant une info Fox. Mais quand je cherche sur des sites d'info français, je ne trouve rien. Alors quoi, le réseau fonctionne mal ? Nos journalistes ne sont pas branchés ? Ou bien ils cherchent à recouper l'information et n'y parviennent pas ?
Car là est bien l'écueil de twitter : comment recouper des infos qui se citent en bouclent ? Comment faire le tri, comment évaluer l'origine de chaque tweet ?

Certes, Twitter devient un formidable espace public. Ce serait comme une agora géante où la parole serait limitée à quelques secondes. Mais quelques secondes ne suffisent pas à formuler une pensée. Un haiku, peut-être. Cependant c'est un art difficile, inaccessible à beaucoup d'entre nous. Quant à être une agora informative, l'avalanche de tweets sur un événement précis empêche tout usage de la pensée, tellement on est obnubilé par la lecture, la remise à jour chaque minute.
Il faudra bien pourtant apprendre à s'en servir raisonnablement, dans l'urgence mais aussi hors de l'urgence.

lundi 20 avril 2009

Le marché des pauvres


Ma grande découverte du week-end a été l'ouvrage d'Emmanuel Wallerstein, Comprendre le monde (La Découverte, 2004-2009). D'accord, d'accord, il est déjà tard pour le découvrir, mais mieux vaut tard que jamais.

Désireuse de dépoussiérer quelque peu les piles de revues et de journaux qui encombrent mon appartement, je feuillette rapidement Le Monde 2 du week-end. Et je tombe sur un article concernant les marchés sauvages de Paris : ces marchés où l'on vend des objets de récup tirés des poubelles, pour ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter pendant le premier round.
L'article présente quelques parcours de ces vendeurs à la sauvette : perte d'emploi ; volonté d'échapper à la mendicité… Ces chiffonniers des temps modernes sont hors-la-loi, hors-la-société : ils occupent "illégalement" la chaussée ; ils provoquent des nuisances selon les riverains.

Pour l'instant, la mairie de Paris refuse les marchés de la misère. Sauf à créer un "marché solidaire", Porte-Montmartre. Contrôler les contre-façons. Eviter le recel. Normaliser. La création de ce marché entraînera une répression plus grande pour les autres, ceux qui n'auront pas eu l'autorisation d'y proposer leurs "prises".

Leurs "prises", parlons-en. Elles exposent dans un raccourci tragique notre surconsommation : nourriture périmée ramassée dans les poubelles des supérettes ; consoles de jeux vidéos ou montres trouvés dans les poubelles de Neuilly.
Pourquoi ne pas transformer ces marchés en oeuvres d'art ? Après tout, l'exposition Trash montrait des poubelles de stars ; ces marchés exposent les poubelles des consommateurs de tous milieux, stars malgré eux. Ils constituent des témoins à charge contre une société de surconsommation qui oblige les uns à payer pour obtenir les poubelles des autres.

Quel est le rapport avec Immanuel Wallerstein ? Dans sa définition des sources de revenus, Wallerstein définit le "revenu de production marchande simple", qu'il présente comme un mode de revenu "très répandu dans les zones les plus pauvres de l'économie-monde", mais présent aussi, sous-une forme free-lance, dans les autres régions. Les vendeurs à la sauvette, free-lance de la consommation de masse. Un moyen d'échapper au prolétariat… Mais à quel prix, tant qu'aucune reconnaissance (politique, humaine) ne viendra apprécier leur statut de recycleurs et d'empêcheurs de gaspillage ?

samedi 4 avril 2009

Culture et démocratie

     Ce week-end, Le Monde publie son supplément montre camouflé : six ou sept pages de montres seulement. Et deux articles intéressant : une interview d'Elisabeth Badinter, intelligence gracieusement incarnée, et un texte de Cees Nooteboom. Je ne connaissait pas Cees Nooteboom, mais je vais sans doute m'y intéresser de plus près.

     Un émerveillement pour le bol. Sur deux colonnes. Juste une partie du texte, mais quelle lumière dans cette partie ! Un bol, rien de plus bête. Et pourtant, le bol est culturel par essence, inspiré par on ne sait quel bout de nature (un coquillage, une main creusée). Le stade suivant est la cruche. Plus élaborée, elle est d'abord faite pour contenir autre chose que de l'eau : une production humaine. Elle est donc plus "culturelle" encore que le bol.

     Non, Nooteboom ne fait pas un inventaire de tous les contenants inventés par l'homme. Il sort du musée archéologique où il nous avait entraînés pour nous conduire dans les musées, devant les toiles. Et s'interroge sur cette évolution : "si la majorité des contemporains ne se reconnaissent plus dans les images qui faisaient autrefois partie de notre patrimoine commun, si les scènes bibliques des tableaux de Rembrandt deviennent invisibles parce que presque plus personne ne sait ce qui y est représenté, nous sommes alors devenus nos propres Japonais." Nooteboom n'a rien contre les Japonais. Il prend leur exemple parce qu'un Japonais, extérieur à la culture occidentale, ne peut pas plus comprendre ce que représente un Christ en croix qu'il ne peut appréhender la Ronde de nuit de Rembrandt (purement historique), ou sa gravure représentant la Chute de l'homme. Et Nooteboom constate que, en Occident-même, de plus en plus rares sont ceux qui savent lire ces tableaux, qui connaissent l'épisode auquel il est fait allusion.

    Cet article arrive à point nommé dans la polémique concernant la culture générale comme facteur discriminant dans les concours, qui doit donc être supprimée. Culture élitiste, dira-t-on. Mais Nooteboom rappelle avec raison qu'au Moyen-Âge, le moindre paysan savait lire les chapiteaux d'églises. Non parce qu'il était cultivé. Mais parce qu'il connaissait l'histoire qui se cachait derrière. Parce que ces histoires se racontaient à la veillée, en famille, ou entre familles. Parce qu'elles étaient rappelées le dimanche lors de ce rassemblement que l'on nommait la messe (il paraît qu'il y en a encore de nos jours…). Parce qu'elles constituaient un fond commun dans lequel n'importe quel individu baignait constamment.

     Aujourd'hui, l'ouverture sur le monde permet de connaître d'autres cultures. Aussi superficiellement que l'on connaît la sienne. Le Japonais enfin instruit de la chute d'Adam après avoir rencontré un bon guide de musée connaît-il pour autant l'histoire de la déesse japonaise Kannon qui, en Inde, a été un homme ?
     A qui s'adressent à présent les histoires de notre passé ? Faut-il les artificialiser pour les apprendre, comme une leçon fastidieuse, à des écoliers qui n'en voient pas l'utilité ? Et la grande majorité de l'art occidental (mais aussi de la littérature) doit-elle devenir un nuage opaque, sauf aux yeux de quelques élus ?
     Le partage de la culture, celui des mythes fondateurs, par tous les supports possibles n'est-il pas plus enrichissant que l'abolition pure et simple d'épreuves permettant à chacun de mobiliser ce qu'il sait du monde qui l'entoure ?

     Supprimer les épreuves de "culture générale" dans les concours (ou les questions de culture générale lors des entretiens d'embauche) peut passer pour une démocratisation. Mais c'est surtout une preuve de l'échec de notre monde (et pas seulement occidental) à transmettre ses propres fondements.